Devoir de mémoire : Les Big Data par Christian Parmentier
Christian Parmentier - Fondateur du LAB
Les données et leur traitement dans l’assurance
Les plus anciens qui, comme moi, flirtent avec la fin de carrière, et surtout ceux qui ont commencé jeunes se souviendront de l’épopée des datas dans l’assurance. Bien sûr, l’histoire commence avant nous car c’est en 1957 que Georges Tattevin, Président du Groupe Drouot (devenu AXA) installe le 1er ordinateur, s’attirant ainsi les sarcasmes de ses pairs ! (on ne pouvait pas imaginer à l’époque rentabiliser un tel investissement !).
Mais dès le début des années 60, les compagnies d’assurances se sont centrées autour de l’IBM ou du BULL (pour les nationalisées…). Des bataillons d’employés ont été recrutés pour remplir des cases sur des imprimés qui étaient ensuite saisis par des hordes de mécanographes pour alimenter l’ordinateur. Ce dernier, qui tournait une fois par mois (on se demande ce qu’il faisait le reste du temps !), régurgitait des tonnes de fiches et listings que des armées d’employés administratifs décodaient, recodaient, sans trop savoir à quoi cela correspondait (seuls les chefs étaient censés savoir).
Il y a bientôt 40 ans, lorsque l’on souhaitait des détails sur un contrat ou un sinistre, la seule solution était de « descendre » au dossier (ce qui signifiait le faire monter des archives), voire de se déplacer au point de vente. Je me souviens d’un contrat multirisque habitation révolutionnaire (tellement révolutionnaire qu’il a été retiré de la vente car les ventes n’ont jamais décollé) lancé en 1977 en réaction aux prémices de la bancassurance, qui avait nécessité la visite sur place d’un échantillon d’agences par l’équipe marketing de façon à connaître précisément ce qui était assuré, en particulier le capital garanti et nombre de pièces. Car ces données étaient inexistantes dans l’ordinateur. La place étant comptée, seules quelques informations incontournables étaient enregistrées : nom – adresse – n° de contrat – prime – indice – principales garanties (ex. en auto : RC, Tierce, Tierce Collision), mais pas toujours. Ces données étaient codées pour tenir le moins de place possible, ce qui limitait souvent les possibilités : 1 seul caractère (soit 9 positions) pour exprimer une situation ou une garantie, parfois 2 et un code miracle quand on ne savait pas (ou ne voulait pas, en ce qui concerne les intermédiaires), le 99 : fourre-tout dans lequel on retrouvait notamment toutes les dérogations tarifaires non autorisées.
Il n’est pas étonnant que disposant d’une méconnaissance des portefeuilles, les directions techniques soient contraintes à cette époque d’appliquer des mesures très générales et indifférenciées pour sauvegarder l’équilibre technique : les fameux « presse-boutons ».
Ce n’est que dans les années 90 que l’Assurance a pu commencer à réellement enrichir ses bases de données, aidées en cela par la Loi de Moore qui permet un plus grand stockage de données et mues par la quête d’un nouveau Graal : le fichier clients. Ce fichier devant apporter une vision complète de l’assuré a d’abord été constitué par les apports des fichiers polices qui eux-mêmes étaient hétérogènes, imparfaits et répondaient à des règles différentes. On ne parlera pas des fusions de sociétés qui ont ajouté à la complexité du travail, ni de la réticence des réseaux à faire remonter des informations non strictement utiles à la gestion technique du dossier ! Les opérations d’enrichissement des fichiers, menées par de nombreuses compagnies, n’ont eu que peu de résultats et, dans la plupart des cas, les segmentations mises en place restaient d’une pauvreté affligeante : Particuliers/Professionnels/Entreprises (cela étant, on en est toujours la en 2013 chez certains opérateurs !).
La difficulté de maîtrise des données a conforté les directions techniques dans l’usage du presse-bouton, avec parfois une variante consistant à cibler tantôt une profession, tantôt une catégorie de véhicules, ou encore une région ; mais toujours sans discernement, mécontentant ainsi les bons éléments et frappant insuffisamment les mauvais avec au final, un risque avéré d’anti-sélection.
Nous voyons aujourd’hui arriver les Big Data, c'est-à-dire la possibilité d’enrichir les bases avec des données externes issues des informations laissées par les clients au travers de leur vie courante, leurs transactions, leurs échanges sur la toile ou ailleurs. C’est la porte ouverte à une approche individualisée du client et non plus comme élément d’une catégorie arbitraire, ceci au plan technique comme au plan marketing. Cela coïncide d’ailleurs avec un rejet de plus en plus marqué de la part des consommateurs de se voir catalogué a priori. Reste bien sur la question du respect de la vie privée pour laquelle la France impose des bornes très strictes.
Le Big Data devient le sujet du moment comme l’ont été le fichier-clients et le CRM (autant de fiascos). Mais au-delà des outils susceptibles de transformer profondément le métier, ne faut-il pas s’interroger sur les mentalités ? Les dirigeants ont-ils bien compris l’enjeu des Big Datas ? Les directions techniques sont-elles aptes à prendre en compte cette transformation en profondeur de leur approche ?
C’est ce dont on peut douter lorsque l’on constate les opérations aveugles de redressement de portefeuilles et les presse-boutons indifférenciés encore menés au 3e millénaire…

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